Religion · Paris — 1651–1652

Les Oeuvres Spirituelles du B. Pere Iean de la Croix.

Jean de la Croix (saint) (Juan de Yepes y Álvarez, 1542–1591)

Date & Lieu
Paris — 1651–1652
Imprimeur
Veuve Pierre Chevalier, rue Saint-Jacques, à l'Image Saint-Pierre
Format
In-4°, portrait frontispice gravé, vignette héraldique, 1 planche (Montagne du Carmel). Volume composite à plusieurs titres intérieurs : Le Cantique spirituel (3e édition, 1651) ; Les Œuvres Spirituelles et L'Eclaircissement des phrases de la théologie mystique par Nicolas de Jésus Maria (1652) ; opuscules.
Reliure
Plein cuir brun marbré d'époque, dos à cinq nerfs avec décors dorés aux caissons, restauration en pieds du dos, et sur les mors bas
Réf. RB-248.22
Description

Monument de la mystique chrétienne et texte fondateur de la spiritualité carmélitaine, les Œuvres Spirituelles de saint Jean de la Croix réunissent en un seul volume les grands traités du Docteur Mystique : La Montée du Carmel, La Nuit obscure, Le Cantique spirituel entre l’âme et Jésus-Christ son époux, La Vive flamme d’amour, plusieurs opuscules théologiques, et l’Esclaircissement des phrases de la théologie mystique par le Père Nicolas de Jésus Maria, lecteur en théologie à Salamanque — traité défensif déjà présent dès la première édition de 1641, qui révèle à lui seul combien l’œuvre fut jugée dangereuse à lire sans escorte doctrinale. Car Jean de la Croix écrit avant tout un manuel opératoire : programme gradué, signes de reconnaissance pour chaque étape de la nuit, critères précis pour distinguer l’aridité purificatrice de la simple tiédeur. C’est la radicalité même de cette clarté — le nada inscrit sur les trois pentes de la Montagne du Carmel, la suspension de toute représentation de Dieu y compris les plus élevées — qui a été obscurcie par deux siècles de commentaires apologétiques et de récupérations pieuses, transformant un guide de vie intérieure en monument réservé aux spécialistes. Cette édition est un volume composite à plusieurs titres intérieurs : le Cantique spirituel porte la date de 1651 et se présente explicitement comme « troisième édition, nouvellement reveue & tres-exactement corrigé sur l’original » — version que Cyprien lui-même reconnaît avoir si profondément remaniée qu’elle « pourroit bien passer pour une œuvre nouvelle » ; les autres traités portent la date de 1652. C’est précisément cette version définitive du Cantique que Paul Valéry redécouvre vers 1910 et qu’il juge digne des plus grands poètes français, la republiant en 1941. Dans la trajectoire de l’œuvre, elle prolonge et radicalise la via negativa du pseudo-Denys l’Aréopagite — dont la Théologie mystique posait que Dieu ne peut être atteint par aucune voie affirmative — en la traduisant en psychologie spirituelle vécue et transmissible. En aval, la dérive quiétiste de Molinos (1675), condamnée en 1687, révèle par contraste la ligne de crête que Jean de la Croix avait tenue : la passivité de la nuit est purification, non suppression de la liberté morale. L’exemplaire est enrichi d’un portrait gravé en frontispice, d’une vignette héraldique aux armes des Carmes déchaussés portant la devise Zelo zelavi pro Domino Deo exercituum, et d’une planche dépliante de la Montagne du Carmel — schéma tracé de la main même de Jean de la Croix, condensé visuel de toute sa doctrine. Un ex-libris manuscrit latin identifie le possesseur comme profès de la Chartreuse Notre-Dame-des-Douleurs prope Gabalos (Javols, Lozère). Un cantique manuscrit à saint Jean de Dieu, glissé entre deux pages, témoigne de la vie spirituelle ordinaire du monastère.

 

 

Fiche bibliographique
AuteurJean de la Croix (saint) (Juan de Yepes y Álvarez, 1542–1591)
IllustrateurGraveur monogrammiste M (ou ML) — portrait frontispice ; vignette héraldique aux armes des Carmes déchaussés ; planche dépliante de la Montagne du Carmel
Date & LieuParis — 1651–1652
ImprimeurVeuve Pierre Chevalier, rue Saint-Jacques, à l'Image Saint-Pierre
FormatIn-4°, portrait frontispice gravé, vignette héraldique, 1 planche (Montagne du Carmel). Volume composite à plusieurs titres intérieurs : Le Cantique spirituel (3e édition, 1651) ; Les Œuvres Spirituelles et L'Eclaircissement des phrases de la théologie mystique par Nicolas de Jésus Maria (1652) ; opuscules.
ReliurePlein cuir brun marbré d'époque, dos à cinq nerfs avec décors dorés aux caissons, restauration en pieds du dos, et sur les mors bas
Poids1.5 kg
ÉtatIntérieur frais. Ex-libris manuscrit latin au verso de la garde, trace de mouillure haute sur quelques pages en fin d ouvrage
ProvenanceEx-libris manuscrit latin au verso de la garde : Liber Venerabilibus patribus Domini Joannis Baptistæ [NOM sous tache] professi Chartusiæ Beatæ Mariæ de Doloribus prope Gabalos Soit la Chartreuse Notre-Dame-des-Douleurs près de Javols (Lozère), ancienne capitale gauloise des Gabales (ad Gabalos, attesté au IIIe s.)
Prix de vente 2 600 €

Prix en Euros nets · Frais de port à la charge du client · Paiement par virement ou chèque · Conditions générales de vente

Contexte historique

Les Oeuvres Spirituelles du B. Pere Iean de la Croix. dans son époque

Les œuvres de Jean de la Croix paraissent en espagnol dès 1618 à Alcalá de Henares. La première traduction française, due à René Gaultier, est publiée à Paris en 1621 ; elle est supplantée en 1641 par la traduction intégrale du Père Cyprien de la Nativité de la Vierge (André de Compans, 1605–1680), carme déchaussé, dont la version devient aussitôt la référence française de l'œuvre. Dès cette première édition, Cyprien juge nécessaire de faire paraître l'œuvre accompagnée de l'Eclaircissement des phrases de la théologie mystique de Nicolas de Jésus Maria (Salamanque, 1631) — commentaire apologétique point par point, maintenu dans toutes les réimpressions, destiné à démontrer l'orthodoxie de la terminologie johannite.
Cette précaution dit l'essentiel sur la réception de l'œuvre : un texte jugé périlleux, que l'on entoure de garde-fous doctrinaux, alors qu'il est avant tout un manuel opératoire — programme gradué de vie intérieure aussi concret dans son propos que la Règle de saint Benoît dans le sien.

Le présent volume est composite : le Cantique spirituel porte la date de 1651 et se présente comme « troisième édition, nouvellement revue & très exactement corrigé sur l'original », Cyprien reconnaît lui-même l'avoir si profondément refondu qu'il « pourroit bien passer pour une œuvre nouvelle ».
C'est cette version définitive que Paul Valéry redécouvre vers 1910, y reconnaissant « l'un des plus parfaits poètes de France », et qu'il republie en 1941 : le Cantique spirituel de cet exemplaire est donc la forme du texte que la postérité a consacrée. Les autres traités portent la date de 1652.

Ce manuel s'articule autour de deux traités indissociables. Le Premier Livre traite de la Nuit des sens : Jean de la Croix y distingue une nuit active — renoncement volontaire aux consolations sensibles et spirituelles — et une nuit passive, que Dieu inflige sous forme d'aridité soudaine et d'incapacité à méditer. Cette sécheresse n'est pas une faute ni un abandon, mais le signe que Dieu commence à communiquer d'une manière plus profonde, infra-consciente, que l'âme ne perçoit pas encore. Beaucoup d'âmes, et de directeurs spirituels mal formés, lisent cette nuit comme dépression ou relâchement et cherchent à la fuir — erreur que Jean de la Croix considère comme l'obstacle principal au progrès. Le Second Livre traite de la Nuit de l'esprit, la plus radicale : ici ce ne sont plus les sens mais l'intellect, la mémoire et la volonté eux-mêmes qui sont purifiés. L'âme ressemble de l'extérieur à une conscience effondrée. Jean de la Croix explique que cette souffrance vient de la disproportion entre la lumière divine — trop intense pour ce que l'intellect peut recevoir — et la capacité d'accueil de l'âme : la lumière aveugle parce qu'elle est trop forte, non parce qu'elle est absente. C'est sur ce Second Livre que Miguel de Molinos fondera son Guide spirituel (1675) en en tirant la conclusion inverse : si l'âme doit s'anéantir, toute résistance au péché devient elle-même un obstacle — quiétisme condamné en 1687.
La dérive révèle par contraste la ligne exacte que Jean de la Croix tenait : la passivité de la nuit est purification active, non dissolution de la responsabilité morale.

La source structurelle de ces deux traités est le pseudo Denys l'Aréopagite (Ve–VIe s.), dont la Théologie mystique pose que Dieu ne peut être atteint par aucune voie affirmative — ni image, ni concept, ni sentiment, ni même l'idée que l'on se fait de Dieu. Jean de la Croix traduit ce programme en psychologie spirituelle transmissible.
Maître Eckhart (vers 1260–1328) occupe une position parallèle dans la tradition rhénane : son Abgeschiedenheit — détachement absolu — et sa formule « je prie Dieu de me délivrer de Dieu » disent la même chose que la nuit de l'esprit johanniste ; Eckhart fut condamné en 1329, Jean de la Croix mis sous surveillance inquisitoriale — le parallèle n'est pas fortuit.
Hors du christianisme, c'est le bouddhisme zen et son concept de taigi — le grand doute, dissolution de toutes les certitudes conceptuelles comme condition d'un éveil qu'aucun effort ne peut produire — qui offre la convergence structurelle la plus précise, comme le notait Daisetz Suzuki dès les années 1950. La différence demeure : le terme est personnel chez Jean de la Croix, impersonnel dans le zen.

Ce qui fait l'unité profonde de tous ces chemins — et ce que Jean de la Croix formule avec une rigueur inégalée — tient en peu de mots : aucune représentation de Dieu n'est Dieu, et tant que l'âme s'y accroche, fût-ce aux plus sublimes, elle reste en deçà de ce qu'elle cherche.
Le nada inscrit sur les trois pentes de la Montagne du Carmel n'est pas un nihilisme — c'est la condition du todo : le tout, inscrit au sommet.

À propos de l'auteur

Jean de la Croix (saint) (Juan de Yepes y Álvarez, 1542–1591)

Jean de la Croix (Juan de Yepes y Álvarez, Fontiveros 1542 – Úbeda 1591) entra chez les Carmes en 1563 et rencontra sainte Thérèse d'Avila en 1567, qui l'associa à la réforme de l'ordre. Emprisonné à Tolède par ses propres frères non réformés en 1577, il composa les premiers vers du Cantique spirituel dans une cellule de quelques mètres carrés. Libéré en 1578, il acheva ses grands traités : La Montée du Carmel et La Nuit obscure forment le diptyque de la voie purgative ; Le Cantique spirituel et La Vive flamme d'amour décrivent l'union transformante.
Suspect à l'Inquisition de son vivant, béatifié en 1675, canonisé en 1726, il fut proclamé Docteur de l'Église en 1926 sous le titre de Doctor Mysticus.

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