Composée entre 1370 et 1395 par Jean Boutillier, conseiller du roi au parlement de Paris, la Somme Rural est unanimement tenue pour l’un des monuments fondateurs de la jurisprudence coutumière française : à une époque où nul texte de loi écrit ne régissait encore le droit des pays coutumiers, Boutillier y synthétisait la pratique judiciaire du royaume, des Flandres et des terres relevant du parlement de Paris, offrant aux praticiens un vade-mecum d’une autorité sans équivalent pendant plus de deux siècles. L’édition de 1611, dernière impression connue du texte — aucune réédition ancienne ne lui a succédé —, constitue la version la plus aboutie jamais mise sous presse : révisée sur l’exemplaire manuscrit et enrichie des commentaires, annotations et arrêts des cours souveraines par Louys Charondas Le Caron, jurisconsulte parisien, elle clôt une histoire éditoriale ouverte à Bruges chez Colard Mansion en 1479, forte de vingt-six éditions jusqu’en 1539, puis interrompue pendant plus de soixante ans avant la résurrection savante de Charondas. L’exemplaire proposé réunit les conditions d’un exemplaire de référence : complet de ses deux planches dépliantes gravées sur bois (L’Arbre de Lignée et Consanguinité et L’Arbre d’Affinité), conservé dans sa reliure de vélin à rabats d’époque, et doté d’une provenance manuscrite sur trois strates successives — dont l’éloge autographe d’un avocat latinisant, Jean-Marie Brogher Patronus, qui inscrivit de sa main un distique célébrant la Summa Ruralis comme condensé du Corpus Juris Civilis tout entier. Dans la trajectoire de Charondas — poète, philosophe et commentateur de la Coutume de Paris, auteur des Pandectes du droict français —, cet enrichissement de la Somme Rural prolonge une œuvre vouée à la défense et à l’illustration du droit français face à l’hégémonie du droit romain. Dans l’arc historique du droit coutumier, Boutillier s’inscrit dans le sillage des Coutumes de Beauvaisis de Philippe de Beaumanoir (vers 1283) ; la codification progressive des coutumes au XVIe siècle, aboutissant à la grande ordonnance de Blois (1579), rendra à terme son œuvre obsolète, sans en effacer l’autorité doctrinale.
L'Arbre de Lignée et Consanguinité (p. 464). La figure couronnée au sommet — le roi-ancêtre — incarne la souche commune à partir de laquelle se calculent tous les degrés de parenté par le sang. L'arbre se déploie vers le bas en cercles numérotés portant les noms latins de chaque parent : Pater/Mater au centre (premier degré), Frater/Soror (deuxième degré), Avus/Avia, Patruus/Amita, Nepos/Neptis, jusqu'aux Abnepos/Abneptis au quatrième degré, aux racines.
La banderole inférieure porte l'inscription Haec est Arbor Consanguinitatis.
Le texte qui la suit définit les trois lignes — descendante, ascendante et collatérale — et la notion de degré comme mesure de la distance entre deux personnes d'un même sang.
L'Arbre d'Affinité (p. 475). Pendant canonique du précédent, il figure les liens créés par le mariage entre un conjoint et les parents de l'autre. Le tronc porte les quatre degrés d'affinité ; les branches nomment les parents par alliance à chaque degré, de Frater/Soror jusqu'aux Pronepos/Proneptis. La banderole supérieure précise que ces arbres sont disposés ad decorem et ad demonstrandum genus affinitatis — mais qu'ils n'ont plus force probante en droit positif. Les deux planches constituent ensemble l'instrument de référence pour toute question touchant aux empêchements de mariage, aux droits successoraux et à la récusation des témoins.
| Auteur | Jean Boutillier (vers 1340–1395), annoté et augmenté par Louys Charondas Le Caron (vers 1534–1613) |
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| Illustrateur | Non documenté — page de titre bicolore (rouge et noir) avec marque typographique gravée sur bois ; deux planches hors-texte dépliantes gravées sur bois |
| Date & Lieu | Paris — 1611 |
| Imprimeur | Barthelemy Macé, au Mont Sainct Hilaire, à l'Escu de Bretaigne Format |
| Format | In-4, 904 pp. |
| Reliure | Plein vélin ivoire souple à rabats avec lacets, dos lisse, titre manuscrit à l'encre, traces d'usages |
| Poids | 1,249 kg |
| État | Intérieur frais. Faux titre manuscrit portant ex-libris « Joannis Mariae Brogher Patroni », distique latin (Atque Idea operis) et signature « Fretel ». Page de titre imprimée avec signature manuscrite « Bretaione ». Deux planches hors-texte dépliantes gravées sur bois présentes et en bon état : L'Arbre de Lignée et Consanguinité (p. 464) — figurant les degrés de parenté par le sang, de l'ancêtre couronné au sommet jusqu'aux Abnepos/Abneptis au quatrième degré — et L'Arbre d'Affinité (p. 475) — figurant les quatre degrés de parenté par alliance, selon la tradition iconographique des arbores consanguinitatis et affinitatis héritée des canonistes médiévaux. Nombreuses lettrines historiées gravées sur bois, caractéristiques du répertoire décoratif des imprimeurs parisiens du début du XVIIe siècle. Reliure cohérente avec usures d'usage. |
| Provenance | Le faux titre manuscrit réunit trois strates de possession et un distique programmatique. « Ce que te donne le Code, ce que donnent les Digestes en résumé, la Somme Rurale, en peu de mots, te le donnera. » — Éloge programmatique inscrit de la main de Brogher : la Summa Ruralis y est présentée comme condensant en un seul volume ce que le juriste trouverait sinon dispersé dans l'ensemble du Corpus Juris Civilis. |
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La Somme Rural de Jean Boutillier, composée dans le dernier quart du XIVe siècle, représente avec les Coutumes de Beauvaisis de Beaumanoir l'un des deux sommets de la littérature juridique coutumière médiévale française.
Son titre, Somme signifiant compendium, Rural au masculin valant pour populaire, accessible dit clairement l'intention : mettre à la portée des praticiens un exposé complet du droit en usage dans la France du Nord, les pays de coutumes et les terres relevant du parlement de Paris.
Boutillier y traite du droit civil et canonique, de la procédure, du droit pénal, des successions et des contrats, en s'appuyant notamment sur les usages d'Artois, les coutumes de Normandie et les Établissements de Saint Louis. Première imprimée à Bruges chez Colard Mansion en 1479, l'œuvre connaît plusieurs éditions au XVIe siècle avant que Louys Charondas Le Caron, jurisconsulte humaniste et commentateur de la Coutume de Paris, n'en livre en 1603 une édition critique augmentée de commentaires savants, d'arrêts des cours souveraines et de rapprochements avec le droit romain — entreprise qu'il renouvelle dans l'édition de 1611, dernière à avoir été mise sous presse.
La page de titre de cette édition est ornée de la marque typographique de Barthelemy Macé — figure allégorique encadrée des inscriptions A Dextra, A Sinistra Caveto et Opinio — dont la devise, « Garde toi de ce qui vient de la gauche », identifie formellement l'imprimeur et révèle un programme intellectuel cohérent : dans le vocabulaire symbolique du droit romain, sinistra désigne l'opinio, l'opinion flottante et le droit non écrit, par opposition à la règle certaine. Or c'est précisément le geste accompli par cette édition — arracher la coutume médiévale à l'arbitraire de l'oral en la fixant par l'imprimé, en la confrontant aux arrêts des cours souveraines et au droit romain.
La devise de l'imprimeur et le projet de l'annotateur se rejoignent ainsi dans une même ambition : faire passer la Summa Ruralis de sinistra à dextra, de l'opinion à la certitude. L'édition est en outre illustrée de deux planches dépliantes gravées sur bois, L'Arbre de Lignée et Consanguinité et L'Arbre d'Affinité, héritées de la tradition iconographique des canonistes médiévaux popularisée par Gratien dans son Decretum (vers 1140), ainsi que de nombreuses lettrines historiées gravées sur bois.
Ce triple appareil — texte médiéval, glose humaniste et iconographie canonique — fait de cet exemplaire un témoin exceptionnel de la réception du vieux droit coutumier dans la culture juridique de l'époque classique naissante.
Jean Boutillier (vers 1340–1395), seigneur de Froidmont, serait né en Artois, à Pernes, Mortagne ou Tournai selon les sources.
Conseiller du roi en sa cour de parlement de Paris dès 1383, il passa la majeure partie de sa vie à Tournai, où il mourut en 1395.
La Somme Rural, composée de 1370 à 1395, est son œuvre unique mais décisive : citée comme l'un des trois ou quatre textes capitaux de l'ancienne jurisprudence française, elle servit de référence aux juges des pays coutumiers jusqu'au XVIIe siècle.
Louys Charondas Le Caron (vers 1534–1613), dit Charondas — pseudonyme grec qu'il s'inventa, affirmant descendre d'une famille venue en France lors du concile de Ferrare —, fut avocat au parlement de Paris, lieutenant au bailliage de Clermont-en-Beauvaisis, poète et philosophe. Humaniste convaincu de la valeur du droit français face au modèle romain, il est l'auteur des Pandectes du droict français (1597) et du commentaire de la Coutume de Paris (1595).
Son édition de la Somme Rural (1603, puis 1611) prolonge cette vocation : réhabiliter et documenter l'héritage juridique médiéval français au seuil de l'âge classique.